roman

Aventures effroyables de M. Herbert de Renich : Le capitaine Hyx / La bataille invisible (Gaston Leroux, 1917)


Aventures effroyables de M. Herbert de Renich : Le capitaine Hyx / La bataille invisible (Gaston Leroux, 1917)
titre original :Aventures effroyables de M. Herbert de Renich : Le capitaine Hyx / La bataille invisible
type :roman
année :1917
pays :France
auteur :Gaston Leroux
éditions :Pierre Lafitte (1920), Robert Laffont (1992)


A propos de cette œuvre

Ce roman écrit de la plume de Gaston Leroux (1868-1927, Rouletabille, Le fantôme de l’opéra, La poupée sanglante, Chéri Bibi) prend son action au cœur de la Première Guerre mondiale. Bien que l’aventure qui y est contée soit originale, quelques pages évoquent directement le capitaine Nemo et son submersible, le Nautilus. De plus, le personnage central du capitaine Hyx propose plusieurs parallèles avec le capitaine Nemo, dont celui de la vengeance, thème cher à Gaston Leroux, au point que le sous-marin qu’il a lui-même fait construire comme son homologue vernien, porte pour nom le Vengeur, dont le V est l’emblème. Egalement, de même que le nom de Nemo se traduit par ‘‘personne’’, le nom de Hyx, ce prononçant comme la lettre qui le termine, désigne ‘‘l’inconnu’’.

La baie de Vigo, que Jules Verne évoqua au travers du trésor dont Nemo était le seul possesseur, sera par ailleurs, dans le second volume, le lieu et l’objet d’une bataille sous-marine entre Hyx et son ennemi, par scaphandriers interposés, tels des soldats des mers dans leurs armures. Ainsi ces fonds marins recelaient les trésors des Incas coulés ici en octobre 1702, alors que la flotte espagnole qui les transportait fut attaquée par les anglais, et pour que ces derniers ne puissent s’en emparer, l’amiral de Château-Renaud, qui en avait la charge, décida de couler les galions remplis d’or. On pourra noter dans quelques armes, quelques échos à celles utilisées lors de la guerre des tranchées, ces dernières étant également transposées ici dans les fonds de la baie. De même, les scaphandriers étaient équipés d’un système permettant à son occupant de boire la seule boisson proposée, du rhum, cela aidant l’esprit à se battre plus promptement. On notera encore, lors de cette description, quelque once d’ironie dans les mots de Gaston Leroux, soulignant le ridicule d’une telle bataille, et au-delà de la guerre qui sévissait alors. Ultime référence vernienne, cette aventure propose à l’orée de l’épilogue, le ‘‘survole’’ de l’Atlantide.

L’histoire contait les aventures de Carolus Herbert de Renich, luxembourgeois, en état de neutralité lors de ce premier conflit mondial. Il rencontre par hasard, au Portugal, en fin d’année 1915, Amalia Edelman, la femme dont il était éperdument amoureux, mais dont certaines circonstances l’ont éloigné durant quelques années. Celle-ci, luxembourgeoise également, est devenue depuis l’épouse de l’amiral von Treischke, l’un des militaires les plus puissants de l’armée allemande. Après quelques échanges amicaux, Carolus apprend que c’est aussi avec une mère de trois enfants, dont un à pour prénom le sien, qu’il converse. Troublé par ces retrouvailles, autant par ce qu’il en a apprit, il accompagnera Amalia à la Messe de Minuit.

Les évènements alors s’enchaîneront. Amalia et ses enfants ayant été enlevés, Carolus partira à leur recherche, poursuivant leurs traces et celles des ravisseurs, cela jusqu’en pleine océan, où son embarcation ayant été coulé, il se retrouvera sur la coque d’un submersible faisant surface. Il y rencontrera divers personnages, ainsi que le maître des lieux en la personne du capitaine Hyx, livrant bataille aux allemands dont de nombreux prisonniers occupent par leur présence le Vengeur. Prisonniers, dont certains n’échapperont pas à la torture d’un capitaine sans pitié, tout autant si ce n’est plus que Nemo, la situation de guerre accentuant ce trait de personnage. Ce maître des mers lui expliquera également les raisons qui l’ont poussé à s’emparer de l’épouse et des enfants de son plus pire ennemi qu’il croit être l’assassin de sa compagne...

 

Extraits 

... et cet homme, tout seul, tout seul debout sur cet étrange piédestal ; immobile parmi l’élément mobile, cet homme qui, de ses yeux morts, regardait sortir des eaux le soleil !

Sous ses cheveux crépus, il avait un front bombé et court de bête féroce, et cependant son air (l’air qui ne le quittait jamais) n’était point féroce, mais triste. Il avait croisé les bras et je l’entendis gémir : « Ô soleil ! Comment oses-tu éclairer encore cette terre maudite ! »

[Note MiM : Au contraire de l’expression ‘‘rester les bras croisés’’ signifiant ne rien faire, et reprenant ce symbole de stature décrit dans les lignes de Verne, Gaston Leroux impose à son personnage la puissance que représente cette pose dans les bras de Nemo. Pose que l’on retrouvera entre autre dans un personnage ayant quelque point commun avec le capitaine du Nautilus, à savoir le capitaine Herlock, plus connu en nos contrées sous le nom de capitaine Albator, héros à la dimension mythologique dans l’univers du manga et de l’animation japonaise]

...

Quel extraordinaire sous-marin ! et ne rappelant en rien la disposition intérieure des bâtiments de ce genre !… je me serais cru plutôt dans un couloir de palace que dans une coursive…

Au fait, ici, j’aurais pensé voyager plutôt sur un transatlantique que dans un sous-marin. Après avoir descendu au hasard deux échelles et traversé deux paliers, je poussai avec précaution une porte de service dans l’espérance de tomber sur quelque office où ma faim essayerait de se satisfaire, mais je me trouvai tout à coup dans une vaste et somptueuse salle à manger, telle qu’on en voit aux grands paquebots qui vous conduisent en six jours du canal de Saint-George à New-York, et je ne pus retenir un cri d’admiration ! Le luxe sous-marin du capitaine Nemo était dépassé !

Qui de nous n’a lu ce chef-d’œuvre de Jules Verne : Vingt Mille Lieues sous les mers, et qui ne s’est dans son enfance enthousiasmé pour le Nautilus, sorti de l’imagination miraculeuse et prophétique de l’adorable conteur ! Comme cet ancêtre des submersibles nous paraissait grand ! De quelle force secrète il disposait !… À quelle étonnante mécanique, victorieuse des éléments, commandait son mystérieux capitaine !… C’est à cet ouvrage chéri de ma jeunesse que je pensai tout de suite en pénétrant dans cette salle d’un palais enchanté qui se promenait sous la mer ! Mais je fus bien obligé de me dire tout de suite aussi que la science humaine avait fini par dépasser le rêve du conteur !…

L’imagination de Jules Verne n’avait pas osé donner plus de soixante-dix mètres de long à son Nautilus, et le « bau » du navire, à sa plus grande largeur, si je me le rappelle, était de huit mètres. C’était un tout petit cigare à côté de ce que les Allemands et les Anglais ont fait depuis… depuis la grande guerre surtout. Certains sous-marins allemands sortis des chantiers de Wilhelmshaven ont dans les cent trente mètres et comportent deux cents hommes d’équipage !… Enfin ils font des choses que ne pouvait faire le Nautilus, qui n’était qu’un bateau, ils roulent à volonté sur le fond de la mer !… Oui, ils ont des roues, ils sont tour à tour vaisseau ou voiture !

[Note MiM : On notera ici, comme dans quelques autres descriptions, un coté exubérant dans ce roman de Gaston Leroux]. Les roues, si elles ont existé un très court laps de temps, de par le fait de Simon Lake qui en utilisa en 1894 sur son premier modèle l’Argonaute, n’ont pas perdurées au-delà de ses premières expériences. Il est d’ailleurs encore plus difficile d’envisager un système de roues sur un sous-marin que Gaston Leroux décrit comme bien plus grand que le Nautilus]

En somme, je me trouvais dans un bâtiment de ce genre, mais plus vaste encore et qui semblait n’avoir pas été uniquement construit dans un but de guerre, puisque ce que je voyais, dans le moment même, était d’un luxe palacial (comme on dit maintenant). J’étais à bord d’un grand yacht sous-marin, construit sans aucun doute pour le compte de quelque milliardaire, lequel certainement avait imaginé de se distraire en faisant très confortablement sa guerre à lui, avec des moyens dépassant de beaucoup ceux de l’adversaire, et sans avoir de compte à rendre à personne, puisqu’il n’arborait le drapeau de personne, mais seulement son drapeau à lui : le drapeau noir, marqué d’un grand V rouge.

...

Des panneaux venaient d’être manœuvrés sur la coque du Vengeur et nous n’étions plus séparés des profondeurs sous-marines que par une immense glace ovale retenue dans de puissantes armatures de cuivre. L’électricité avait atténué son éclat dans la salle et l’océan nous apparut dans le rayonnement intense d’une prodigieuse lumière. « La lumière froide de nos projecteurs ! prononça derrière nous le capitaine Hyx, cependant que nous nous précipitions contre cette vitre comme des insectes incapables de résister à l’attirance du foyer qui va les consumer…

– Encore une invention française dont les Allemands seuls ont su user ! Ils l’emploient à bord de leurs zeppelins ! continua-t-il. Elle me sert, à moi, à éclairer mon chemin sous les eaux.

Alors que tous les vaisseaux sous-marins de la Germanie naviguent comme des malfaiteurs qui ne peuvent vivre que dans les ténèbres, au sein d’une opacité profonde, moi, je traîne la clarté avec moi jusqu’au fond de l’abîme !…

– Et ces glaces peuvent résister ! soupira d’angoisse, et aussi de ravissement, ma belle Amalia.

– … à des pressions formidables ! À ce point de vue, c’est le capitaine Nemo qui avait raison. Et nos ingénieurs modernes n’ont fait que le dépasser !… Ne disait-il pas que, dans des expériences de pêche à la lumière électrique faite en 1864, au milieu des mers du nord, on avait vu des plaques de cristal, sous une épaisseur de vingt millimètres seulement résister à une pression de seize atmosphères, tout en laissant passer de puissants rayons ! Or, les verres du Nautilus avaient vingt et un centimètres à leur centre, c’est-à-dire trente fois l’épaisseur en question.

Les miens, à moi, ont cinquante fois cette épaisseur !…

– Et vous pouvez descendre ?…

– Oh ! Nous pouvons nous permettre des plongées que vous ne soupçonnez pas !… C’est ma force, à moi !… C’est ma force d’aller où je veux, d’avoir pour domaine l’espace défendu à tous les autres !… tous les autres qui n’osent, qui ne peuvent descendre, à cause de la pression des eaux, à plus de cinquante, soixante, soixante-dix mètres !… Moi, quand tous les panneaux sont mis, avec une triple cuirasse d’acier Edison réunie par les T et les X, armature que rien ne peut faire ployer, et avec mon système de matelas successifs d’air comprimé à puissance inégale, je puis descendre aussi bas que la sonde ! »

...

Ma foi, bien abrité dans un creux de rocher, je suis là comme au spectacle et, le rhum aidant et me réchauffant, je ne me plains de rien. Quelle situation ! Quelle drôle de chose que la vie, telle que la science nous la crée et nous la renouvelle chaque jour !

La science, la meilleure et la pire des choses, assurément, comme cette vieille histoire de langues d’Ésope !



Jacques Romero, 12/2007

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