roman

Le bateau ivre (Arthur Rimbaud, 1871)


Le bateau ivre (Arthur Rimbaud, 1871)
titre original :Le bateau ivre
type :poésie
année :1871
pays :France
auteur :Arthur Rimbaud


A propos de cette œuvre

Arthur Rimbaud écrivit Le bateau ivre à l’âge de 17 ans, sans jamais avoir vu l’élément dans lequel il s’imagine et nous emmène, à savoir la mer, ainsi que son milieu qu’il décrit, s’inspirant à cet effet des énumérations verniennes. S’il évoque entre autre par quelques mots les évènements de la Commune de Paris, Rimbaud se place dans son poème comme ce qu’il est lui même réellement, un jeune homme dont déjà une partie de la personnalité pourrait être rapprochée quelque peu d’un Nemo. De même, le poète et le bateau ivre semblent, comme le capitaine et son submersible, indissociables. Parmi les autres embruns poétiques que Rimbaud a respiré et expiré comme sources inspiratrices et référentielles à ce poème, et reconnus par les chercheurs en la matière, il y eu Pleine mer que Victor Hugo écrivit en 1859, ainsi que Le voyage de Baudelaire, ou encore Le vieux solitaire de Léon Dierx.

Je ne saurais trop vous conseiller la lecture de trois textes analysant le poème Le bateau ivre. Le premier est un compte-rendu du professeur Alain Bardel, sur une analyse récente écrite par Steve Murphy, dans un texte intitulé Logiques du Bateau ivre (Littératures, n°54 : Rimbaud dans le texte, Presses Universitaires du Mirail, 2006, p. 25-86) : http://abardel.free.fr/bibliographie/notes_murphy_bateau_ivre.htm. La lecture de cette autre page du même et excellent site d’Alain Bardel est également à lire impérativement : http://abardel.free.fr/petite_anthologie/le_bateau_ivre_panorama.htm

Le deuxième texte, Rimbaud et Jules Verne – Au sujet des sources du Bateau ivre (Gallia XXX, pp.43-51, Université d’Osaka, 1990), est, comme son titre l’indique, une analyse du poème de par son rapport avec l’œuvre de Jules Verne. Datant de 1990, il est écrit par Mme Takaoka Atsuko / 高岡 厚子 (professeur au Baika Woman’s College d’Osaka) a qui l’on doit quelques autres études sur Rimbaud, comme Une saison en enfer et Illuminations, ainsi qu’Images métaphoriques dans les Poésies d’Arthur Rimbaud, mais aussi une série de textes sur l’œuvre vernienne, centrée sur les rapprochements avec celle de Poe, intitulée tout simplement Jules Verne et Edgar Allan Poe. Cela notamment et évidemment de par Le sphinx des glaces de Jules Verne, récit faisant suite aux Aventures d'Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe. Si l’analyse de Takaoka Atsuko souligne les liens entre Le bateau ivre et Vingt mille lieues sous les mers, elle tente également de mettre en évidence de nombreux échos entre le poème de Rimbaud et un autre voyage extraordinaire de Jules Verne, celui des Aventures du Capitaine Hatteras : http://www.let.osaka-u.ac.jp/france/gallia/texte/30/30takaoka.pdf

La dernière analyse signée par Izumi Toshio / 泉 敏夫, Sur la source du Bateau ivre (Gallia X-XI, pp.61-72, Université d’Osaka, 1971), montre une autre source d’inspiration, celle du poème L’âme de Célio issu des Exilés de Théodore de Banville : http://www.let.osaka-u.ac.jp/france/gallia/texte/10/10izumi.pdf. Ces deux derniers textes sont issus du site Web Gallia fondé par les membres de la Société de Langue et Littérature Françaises de l'Université d'Osaka au Japon, et édités en leur temps dans Gallia, la publication de cette université.

Bien évidemment, tout cela n’est qu’interprétations, parfois fortement pertinentes, et certaines fois moins évidentes. Il n’en reste pas moins qu’avec ce seul poème de Rimbaud, c’est une petite constellation de la poésie française qui nous est présentée. Ainsi le poème du Bateau ivre vogue au travers d’autres vers que les siens, sur une onde poétique des plus troublantes, apportant une certaine ivresse existentielle.

On ne peut omettre de rappeler que l’illustre Léo Ferré chanta ce poème en 1982 sur l’album Ludwig - L’imaginaire - Le bateau ivre, interprétation des plus puissantes. Philippe Léotard, qui avait interprété Ferré, chantera ou plutôt récitera également cette poésie sur son dernier album, Demi-mots amers, sorti en 2000, un an avant qu’il ne quitte notre monde. En 2004, lors du 150ème anniversaire de la naissance de Rimbaud, l’éclectique Murielle Lucie Clément a mis en musique ce poème qui, la même année, se voyait également adaptée sous la forme d’un film d’animation. Celui-ci, Le poème de la mer, accentue les liens qui lient Le bateau ivre à Vingt mille lieues sous les mers. Richard Bohringer, autre grand poète de la chanson française, et qui avait déjà par deux fois participé à l’aventure Nemo / Nautilus, y accompagnera de sa voix, dessins et musiques, récitant ainsi la prose de Rimbaud. Récité quelque peu théâtralement ce poème, c’est ce que fit également en son temps Gérard Philipe pour les disques Festival, sans autres éléments sonores que sa voix qui suffisait à créer une atmosphère rimbaldienne.

Jacques Romero, 10/2007


Le bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et des lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
− Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
− Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate ! O que j'aille à la mer !

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud, 1871


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