roman

Dick Lightheart; or, the Scapegrace at Sea (Bracebridge Hemyng, 1874)


Dick Lightheart; or, the Scapegrace at Sea (Bracebridge Hemyng, 1874)
titre original :Dick Lightheart; or, the Scapegrace at Sea
type :roman
année :1874
pays :États-Unis
auteur :Bracebridge Hemyng
éditeur :Edwin J. Brett, Frank Leslie


A propos de cette œuvre

Comme pour la plupart des romans de Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers paru pour la première fois dans le journal Le magasin d'éducation et de récréation. Ce feuilleton s'étala du 20 mars 1869 au 20 juin 1870, pour ce voir publier en deux volumes, en 1870 et 1871, dans la collection des Voyages extraordinaires éditée par le créateur du journal, Pierre-Jules Hetzel. Peu après, en 1872, le roman fut traduit en langue anglaise par l'aumônier Lewis Mercier (1820-1875, il traduira également De la Terre à la Lune et Autour de la Lune) pour l'éditeur londonien Sampson Low & Co. La première édition américaine suivra l'année suivante avec l'éditeur Georges M. Smith de Boston. Elle utilisera la même traduction.

Dick Lightheart; or, the Scapegrace at Sea C'est ainsi que dans le même temps, en 1873, un écrivain anglais du nom de Bracebridge Hemyng (1841-1901, auteur du célèbre personnage Jack Harkaway créé en 1871, qui compte 26 aventures, et qui connaîtra quelque adaptation au cinéma) ayant eu sans doute aussitôt connaissance de la sortie de l'ouvrage en son pays, s'appropria cette histoire pour en proposer une "variation" identique, pour ne pas dire une simple copie, qui même si elle s'en différenciait un peu, n'en reprenait pas moins, sans gêne aucune, tous les éléments de Vingt mille lieues sous les mers. Ce roman, Dick Lightheart; or, the Scapegrace at Sea, comme celui de Jules Verne, paraîtra dans un périodique, le Young Men of Great Britain de Edwin J. Brett pour qui Hemyng écrivait depuis 1868. Il sera imprimé aux Etats-Unis dès l'année suivante, dans le magazine new-yorkais Boys of America de Frank Leslie. A cet effet, on notera que peu après l'écriture de ce roman, Bracebridge Hemyng travailla aux Etats-Unis (1873-78) où il écrivit directement pour le magazine de Frank Leslie, celui-ci originaire d'Ipswich en Angleterre.

Bien que les noms des personnages soient différents, ils ont tous leur correspondance, mais celui de Nemo est tout de même conservé. Du moins en partie, car ici son véritable nom est Harold Duggard. De ce fait son origine n'est plus indienne mais américaine. On apprendra qu'il s'est retiré du monde car on lui a ravi Adèle, son épouse. En effet, celle-ci appris par un soldat qui la désirait comme femme, que son mari disparu, soldat sudiste engagé dans la guerre de Sécession, avait du périr sous les balles des tuniques bleues. Elle épousa celui qui lui avait communiqué cette nouvelle, s'installa sur son bateau La belle de la Nouvelle-Orléans, et y vécu sans être heureuse. Anisi, pour assouvir sa vengeance, Nemo s'attaque au navire qu'il croise. Si plagiat indiscutable il y a, on est toutefois loin de la dramaturgie indienne qu'avait incéré Jules Verne dans son récit, d'autant qu'il ne le fera clairement qu'en 1875 dans L'île mystérieuse. Mais Hemyng, aussi fort soit-t-il dans le domaine, ne pouvait plagier ce qui n'était qu'encore que dans l'esprit de Jules Verne. On peut d'ailleurs s'interroger si l'écrivain des Voyages extraordinaires avait eu ou non connaissance de cette reprise. Si cela avait été le cas, quelques écrits en auraient sans doute témoigné.

L'action débute de suite à bord du navire l'Indiana (qui remplace ici l'Abraham Lincoln, tout en voulant peut-être faire référence à l'Etat où cette personnalité vécue) commandé par le capitaine Simpson (l'équivalent de Farragut). Trois passagers y ont pris place : le héros Dick Lightheart (l'équivalent de Aronnax), son ami Harry Messiter (l'équivalent de Ned Land) et le domestique Teddy (l'équivalent de Conseil). Dans un premier temps, ils seront quelque peu éprouvés à la vie de marin par le capitaine et l'équipage. Dick Lightheart gagnera un certain respect auprès de ce dernier, à l'image d'une altercation qu'il eut avec le capitaine qui donnait le fouet à l'un de ses hommes. Simpson mécontent de cette intervention se mit à le fouetter également. Mais l'équipage ayant de l'estime à son égard, intervint afin que le capitaine se reprenne.
Après cet incident résorbé, une voile est aperçue à l'horizon. De navire, il ne reste qu'une épave, avec à son bord un seul rescapé, le professeur Crawley Crab. Celui-ci, Secrétaire de la Société pour l'Exploration des régions inconnues du Monde, explique que son bateau, le Général Johnstone (nom d'un militaire de la Confédération sudiste) a été détruit par un monstre marin. Ce dernier apparaîtra peu après aux yeux des passagers de l'Indiana. Dick Lightheart prend place alors dans une petite embarcation, suivi du professeur, de Teddy et de Harry Messiter armé d'un harpon. Après avoir été heurté par la créature, ce petit monde se retrouvera à l'eau, puis peu après sur le dos du monstre. Mais au contraire d'un quelconque animal, il découvre une surface métallique, dont après observation, ils ne doutent pas qu'elle est de fabrication humaine. Devinant qu'il s'agit d'un submersible, ils ne savent que faire. Après avoir frappé à sa surface pour ce faire entendre des supposés occupants, suivis d'une longue attente avec la peur de voir l'engin rejoindre les profondeurs, une écoutille s'ouvre enfin. Ils pénètrent à l'intérieur du submersible et sont emmenés dans une pièce que l'on ferme à clef. Après une nouvelle longue attente, on leur apporte quelques nourritures. Sur les couverts, la lettre N est inscrite, accompagnée de ces quelques mots : Death to the world. Ils rencontrent enfin le capitaine qui sera attentif à leur histoire qu'ils racontent en plusieurs langues dans l'espoir de ce faire comprendre. Le capitaine restera muet jusqu'à sa visite suivante où il daigne cette fois-ci répondre. Il se présente en tant que capitaine Nemo, qu'il parle anglais, ainsi que toutes les langues qu'ils ont utilisé lors de leur première rencontre. Il leur annonce également qu'ils seront ses prisonniers à tout jamais.
Le plagiat continuera ainsi tout au long de l'aventure, avec les divers évènements issus du roman de Jules Verne, à savoir, les funérailles sous-marines, une promenade où le capitaine Nemo cultive une perle géante, la tentative d'évasion sur une île peuplée de cannibales, anthropophages qui seront également repoussés par l'électricité de l'Enigma (l'équivalent du Nautilus). Le submersible sera également prisonnier des glaces du Pôle Sud et il utilisera un tunnel sous-marin reliant la Méditerranée à la Mer Rouge. Petite cerise sur le gâteau de la frayeur et de la copie, le calmar sera aussi sollicité. Les prisonniers de l'Enigma s'évaderont enfin grâce à l'intervention de La belle de la Nouvelle-Orléans commandé par le capitaine Crawley Vipond, celui-là même à qui Nemo a voué sa vengeance. Sur le navire, Lightheart et ses compagnons rencontreront Adèle.

On peut souligner qu'en opposition à Jules Verne, l'auteur, qui comme l'écrivain nantais avait fait des études de droits pour être avocat, a choisi quelques noms faisant référence à la Confédération des états du sud : Nemo est un vétéran sudiste, le Général Johnstone était un militaire de la confédération, La belle de la Nouvelle-Orléans évoque la ville sudiste qui fut prise sans combat, un peu comme Adèle fut conquise par Crawley Vipond.
Bien que Hemyng ait écrit ce texte huit ans après la guerre de Sécession, pourrait-on y voir encore de la part de cet anglais, une certaine inclinaison envers le sud. Cela semble peu probable, même si l'Angleterre fut dans un premier temps en faveur de la Confédération sudiste, de part entre autre quelques intérêts, étant le centre mondial de l'industrie cotonnière. De plus, comme la France, le Royaume-Uni changera rapidement de position après que le Nord eu pris un avantage certain face au Sud lord de la bataille de Gettysburg.

On notera également que cette "oeuvre", reflet de son époque, faisait montre d'un racisme prononcé envers les personnes de couleurs (Ce qui démontre une fois de plus que la guerre de Sécession n'avait eu d'objectif, qu'économique, et que malgré la victoire des anti-esclavagistes, du Sud au Nord, de l'Est à l'Ouest, le racisme était encore partout). Pour exemple, lors de l'évasion de Dick Lightheart et de ses amis tentant de quitter l'Enigna, un homme du capitaine Nemo, ancien esclave de Duggard, est tué. Teddy résumera cette situation par ces quelques mots : "It was only a nigger". On peut présumer facilement que le lectorat visé était celui dont la couleur de peau était identique à celle du papier et non de l'encre. Triste constat d'une époque que l'on aimerait encore plus éloignée et qui a encore hélas de nombreux échos. Mais bienheureusement, ce fut aussi pendant cette période que des auteurs comme Mark Twain, Harriett Beecher Stowe, ou encore James Fenimore Cooper allaient faire preuve de bien plus d'humanité. Le chemin était encore long, mais au moins les premiers pas avaient été franchis. Moins direct, l'oeuvre de Jules Verne n'est pas exempte elle aussi d'un certain degré de racisme, au travers de portraits peu flatteurs dans quelques descriptions de personnages. Le plus marquant, et le plus connu, étant pour les clichés qu'il apposa en 1877 sur le juif Isac Hakhabut dans le roman Hector Servadac. Mais cela fut aussi le cas dès ses débuts, quand il écrivit en 1852 la nouvelle Martin Paz, que l'on pourrait, suite à ses premiers écrits, sous-titré par "Un drame au Pérou", et où il brossait pour la première fois le portrait d'un juif, Samuel en la circonstance, le décrivant déjà comme un être vil, dont tous les actes seraient guidés par l'argent. De nombreux portraits proches de celui-ci furent faits à l'époque dans bien d'autres oeuvres littéraires, tel dans Oliver Twist avec le personnage de Fagin de Charles Dickens. Bien heureusement une toute autre image était également produite à cette époque, dont une au moment où Jules Verne écrivit Martin Paz, avec Alexandre Dumas pour son juif errant dans Isaac Laquedem.

Dick Lightheart n'était pas seulement le héros de ce roman, mais il le sera également dans plusieurs autres aventures, telle celle où il s'aventure en Afrique, après y avoir été déposé à la fin de ce récit.

Le plagiat de Bracebridge Hemyng sera lui-même imité trente ans plus tard par Edward Stratemeyer (1862-1930), cela sous les pseudonymes de Theodore Edison (pour le format magazine) et de Roy Rockwood (pour l'édition reliée). En effet, du 10 août au 14 septembre 1895, paraîtra dans le magazine Young Sports of America, l'histoire The Wizard of the Deep; or, the Search for the Million Dollar Pearl écourté par The Wizard of the Sea quand elle fut éditée en volume. Ce récit est quasi identique à celui de Hemyng, à ceci prêt que les noms y furent changés, que le début et la fin connurent de grandes modifications, ou furent réécrits pour permettre d'installer l'histoire initiale dans un autre contexte, et que la guerre de Sécession n'y était plus évoquée. Les débuts et fins de chaque chapitre subissaient également quelques réécritures permettant à l'ensemble d'être plus homogène. C'était à cette date une pratique courante dans ce genre de magazine, et la reprise du texte de Hemyng par Stratemeyer n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. A cette époque, le copyright (terme apparut aux envirron de 1760) ne sera pleinement respecté qu'à la fin du 19ème siècle. C'est ainsi qu'en Amérique, dans ce contexte précis, de nombreux romans européens ont été publiés sans autorisation et en ignorant tout simplement l'auteur original. On peut citer notamment la reprise de La guerre des mondes de H.G. Wells par Weldon J Cobb. Bien évidemment une grande part des modifications est due à l'adaptation géographique, où une référence anglaise devient une référence américaine. Les goûts de l'auteur apportent encore à quelques changements pour certains détails. De plus, Stratemeyer incorpore au récit quelques références sur le monde contemporain. Pour exemple, quand il reprend la description de Hemyng datant de 1873, quant à l'étonnement des personnages faces aux progrès que sont les moteurs à vapeurs, le télégraphe et ce navire pouvant aller sous les flots, il ajoute à cela le téléphone né en 1876, ainsi qu'un sous-marin que le gouvernement américain tentait alors de construire pour la Marine. Ce sous-marin conçu par John Philip Hollande, alors mis en concurrence avec Simon Lake, sera effectif en 1898. Peu après en 1900, Stratemeyer écrira sous le pseudonyme de Hal Harkaway (celui-ci faisait référence au personnage de Jack Harkaway de Hemyng), l'aventure Holland the Destroyer; or, America against the world, où un jeune technicien bâti un nouveau sous-marin qu'il nomme le Holland X (X désignant ici son numéro). L'une des caractéristiques de Stratemeyer sera de coller au plus prêt des évènements contemporains. Il y aura encore à cet égard, parmi les nombreuses histoires qu'il signera (Hardy Boys, Tom Swift), entre novembre 1892 et novembre 1893, le récit consacré au personnage de Jim Corbett alias Gentleman Jim (1866-1933), relatant les exploits sportifs de ce boxeur, cela juste après qu'il ait gagné le titre de champion du monde des poids lourds contre John L. Sullivan. On notera que certaines descriptions des combats décrites par la plume de Stratemeyer semblent avoir été puisées dans les journaux. Cinquante ans plus tard, l'illustre metteur en scène Raoul Walsh réalisera le superbe long-métrage Gentleman Jim, où le nom moins illustre Errol Flynn campait à merveille ce personnage.

Si dans un tel cas on est loin d'un travail d'écrivain qui fait état de création, Edward Stratemeyer n'en possédait pas moins quelques talents. Dans ce cas précis, il utilise un texte en n'en modifiant quelques passages, mais il fera pour d'autres récits, d'oeuvre plus personnelle. Il créa également un syndicat qui avait tout d'une usine à produire des histoires pour la jeunesse. Quant à Bracebridge Hemyng, si de création il n'y avait point dans ce cas précis, on peut lui octroyer toutefois l'écriture d'un nouveau texte. Mais il est clair que ces procédés, plus que douteux, sont dénués d'un véritable sens de créativité, et que l'on est ici dans une industrie du mot, plus que dans la littérature.

© Frank Leslie, Boys of America
Cet article prend pour base le texte de James D. Keeline, Jules Verne, Bracebridge Hemyng, and Edward Stratemeyer: A Case of Nineteenth-Century Plagiarism


Jacques Romero, 02/2007

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