film

Nemo (Jesús Garay, 1977)


Nemo (Jesús Garay, 1977)
titre original :Nemo
type :film, 83 min / 140 min
année :1977
pays :Espagne
réalisation :Jesús Garay
musiques :Gustav Holst (The Planets), Lluis Rambla (chansons)
interprètes :Santiago Trancón, Enrique Ibáñez, Maria Gorgues, Javier Rodriguez, Anton Peña, Josep Costa
producteur :Alex Valero
studio :Goldenferrisa Organización
site web :http://cineindependienteencantabria.blogspot.com/


A propos de cette œuvre

En 1977, au sortir de l'Espagne de Franco, Jesús Garay (né le 24 mai 1949 à Santander), écrivain, critique et jeune cinéaste indépendant, conçoit le projet d'adapter avec une certaine liberté Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne. Son expérience repose alors, depuis 1966 et ses 17 ans, sur divers travaux de courts-métrages où il expérimente beaucoup avec des ouvrages très personnels, à la fois militants, alternatifs et antifranquistes. Dans une certaine mesure, son désir était de sortir le cinéma espagnol de ce qu'il était encore dans son ensemble à cette époque : faux socialement et intellectuellement peu développé, pour reprendre les propos qui devaient lui convenir et que fit Juan Antonio Bardem lors des fameuses Conversations de Salamanque en 1955 (Juan Antonio Bardem fut en 1973 co-réalisateur avec Henri Colpi de L'île mystérieuse avec Omar Sharif dans le rôle du capitaine Nemo).

La liberté prise sur le roman de Jules Verne est due en partie au peu de moyens pour mettre en oeuvre un tel projet, qui plus est alors que Jesús Garay n'a pas véritablement d'expérience sur la longueur du métrage qu'il veut donner à celui-ci. Aussi, la faiblesse du budget imposera une certaine retenue dans cette création tournée en 16 millimètre et en noir et blanc, celle-ci étant toutefois fortement développée par-delà une vision de l'image touchant à l'expressionnisme, et une écriture scénaristique non conventionnelle. C'était à cet égard une démesure de s'attaquer à une telle oeuvre littéraire sans les ressources véritables de la transposer pour le grand écran, mais c'était également un acte créatif qui, sous cette contrainte, permettait à Jesús Garay de concevoir un voyage extraordinaire à l'image de sa vision personnelle d'une oeuvre, cela au travers de l'art qui doit lui donner forme, quels qu'en soient les moyens alloués. Cet exercice stimulait la créativité au-delà d'une création excessivement limitée dans son champ d'action, usant ainsi pleinement de cette astreinte pour traduire un univers d'une grande diversité. Comme souligné dans Jesús Garay - Cineasta de l'obsessió, la suggestion au travers de l'image était alors primordiale, tel dans le cinéma de Jacques Tourneur, notamment dans son film La Féline avec la scène de la piscine et des jeux de lumière sur l'eau, voire également dans celui de Jean-Luc Godard pour certains plans, des prises de vue, ou des mouvements de caméra.

Le film commence avec un prologue présentant l'usine Krupp où fut conçu le Nautilus (dans le roman, l'usine prussienne est le lieu de conception de la machinerie du sous-marin, usine dont on retrouve quelques références dans Les cinq cent millions de la Begum). Puis nous sont présentés deux techniciens et un représentant de la compagnie d'assurance, introduction ironisant notamment sur les faibles moyens financiers mis en oeuvre pour un tel chantier cinématographique. Enfin, quelques minutes plus tard, après un générique offrant le tout début de la partition vénusienne de Gustav Holst extraite de la magnifique suite symphonique The Planets, le professeur Aronnax marchant sur une plage nous emporte dans le récit des aventures qu'il partagea avec le capitaine Nemo. Le tournage de cette scène se déroula sur une plage de Barcelone, Jesús Garay s'étant installé en cette ville depuis 1972. Par soucis de simplification dans la mise en scène, mais également de par des choix esthétiques pour apposer certaines atmosphères, une majorité des scènes de ce film sont consacrées aux conversations entre le capitaine et le professeur, ou parfois ce dernier seul narrant le récit de son voyage imposé (on pourra encore entendre un extrait de The Planets de Gustav Holst, précisément le premier mouvement Mars lors de l'une des transcriptions du professeur Aronnax dans son journal où il évoque nombre de lieux issus du parcours du Nautilus avec quelques références originales). Point ici de Ned Land et de Conseil pour colorer de leur présence particulière l'aventure sous-marine. De même le noir et blanc de l'image, ou encore l'absence de plan sur le milieu des profondeurs océaniques (seulement suggéré par l'apparition du Nautilus en une maquette sur fond noir), appuient quelque peu le propos du cinéaste accentuant la perspective de confinement de son adaptation. Des éléments anachroniques sont également présents à l'écran soulignant le décalage dans la conception théâtrale de cette création, un sèche cheveux étant utilisé par le capitaine, ou quelques instruments du 20ème siècle apparaissant lors de l'un des derniers chants.

Parmi les originalités marquantes de cette adaptation, il y a la légère et fantomatique présence du personnage de Madeleny, sœur jumelle du capitaine. Celle-ci était inspirée d'un précédent ouvrage d'adaptation de Jesús Garay sur la nouvelle La chute de la maison Usher d'Edgar Allan Poe (dont le film réalisé en 1960 par Roger Corman fut très apprécié par le cinéaste espagnol lors de ses découvertes de jeunesse sur le grand écran). Cette sœur du capitaine est ainsi une référence à Madeline Usher, la sœur de Roderick Usher, et la fiancé de Philip Wilthrop dans la version cinématographique de Corman. Avec ce personnage féminin, Jesús Garay a voulu mettre en relief la nature cosmogonique du capitaine Nemo qui, de son point de vue, ressemble à quelque personnage d'Edgar Allan Poe, et de fait ici à Roderick Usher, celui-ci étant le jumeau de sa sœur dans la nouvelle de Poe. Le Nautilus devenait alors même comme le lieu de vie de la maison Usher, présentant un espace interne influant sur l'esprit et réciproquement (on rappellera que Jules Verne admirait Edgar Allan Poe et qu'il traduisit cette admiration en écrivant le récit Le sphinx des glaces qui était comme une suite au roman de Poe, Les aventures d'Arthur Gordon Pym). On peut également interpréter comme une référence à la magnifique version cinématographique de La chute de la maison Usher de Jean Epstein réalisée en 1928, celle-ci ayant été conçue en relation avec une autre nouvelle de Poe Le portrait ovale, la scène où le capitaine Nemo fait le portrait de sa soeur Madeleny.

Cette adaptation de Vingt mille lieues sous les mers, initialement prévue pour le cinéma, fut seulement présentée au festival de Benalmádena en novembre 1978, lors de la Semaine du Cinéma de Benalmádena consacrée, entre autres, aux cinéastes allemands (RDA) Walter Heynowski et Gehrard Scheumann pour leur série de films sur le Chili, victime du coup d'état militaire du 11 septembre 1973. Elle fut projetée également à la Filmoteca Nacional de España, mais jamais distribuée dans les salles sur le territoire espagnol. Elle connaîtra tout de même une diffusion télévisée en 1988, sur TV3. Ce sera l'occasion pour le cinéaste de réaliser un nouveau montage passant de la version cinéma de quelques 140 minutes à une version télévisée de près de 85 minutes. Sans perdre de son originalité et son identité, Jesús Garay pu donner à sa première grande création une autre dimension, peut-être un peu moins hermétique, plus lisible et cohérente.

A propos des pellicules qui nourrirent la jeunesse de Jesús Garay, outre Corman évoqué plus haut, le cinéaste fut sensiblement marqué par le film Volver a vivir (Grazie, amore mio, 1967) de Mario Camus, avec Lea Massari et Raf Vallone, oeuvre qui, quoique que très différente de son cinéma, lui donnera envie de se lancer dans ce domaine artistique où il désirait alors s'exprimer. Durant sa découverte du 9ème art dans les années 60, il se nourrira également de divers genres, appréciant des metteurs en scène à l'aura flamboyante comme Richard Thorpe, Richard Fleischer, ou Fritz Lang, mais aussi Jean-Luc Godard, Joseph Losey, Eisenstein et Polanski, et consommera de même les monstres de Honda Inoshiro, ou encore les créatures de la Hammer dont il verra également certaines d'entre elles dans les aventures d'El Santo, le catcheur mexicain... 2001 l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick et La piste des éléphants de William Dieterle seront parmi d'autres de ses références. On remarquera pour cette dernière production citée avec Elizabeth Taylor et Dana Andrews, que celle-ci partageait avec La chute de la maison Usher quelques similitudes de par leur grande bâtisse au centre de l'oeuvre, chacune hantée à leur façon, et finissant toutes deux dans les flammes, à l'image du Nautilus sombrant dans le maelström, la maison Usher se noyant également dans les terres du domaine dans la version originale écrite par Poe.

Parmi les dernières productions montrant l'éclectisme de Jesús Garay au-delà de ses obsessions, et qui a notamment adapté Les gens d'en face de Georges Simenon, cela en 1994 dans une coproduction franco-espagnole avec l'acteur cassavetien Ben Gazzara, on soulignera la réalisation du film documentaire Mirant al cel / En regardant le ciel (2008) sur la Guerre d'Espagne, axé sur le bombardement de Barcelone en 1938 par l'aviation italienne, Garay faisant se rencontrer un ancien républicain et un ancien pilote italien, et dans un tout autre registre, le long-métrage Eloïse (2009), avec une histoire d'amour entre deux jeunes étudiantes interprétées avec une extrême sensibilité par deux actrices maitrisant à merveille leur rôle. Cette relation amoureuse fait écho à la première véritable réussite cinématographique de Jesús Garay en 1981, Manderley.



Un récent ouvrage présente le réalisateur et ses oeuvres : Jesús Garay - Cineasta de l'obsessió, écrit par Quim Casas, publié en 2009 aux éditions de la Filmoteca de Catalunya, dans la collection Cineastes n°12.



Nemo

Réalisation : Jesús Garay
Photographie : Carles Gusi
Son : Pere Joan Ventura, Josep Ribas
Montage : Teresa Font
Musique : Lluis Rambla (chansons)
Producteur associé : Alex Valero
Production : Goldenferrisa Organización
Interprètes : Santiago Trancón (Profesor Aronnax), Enrique Ibáñez (Capitán Nemo), Maria Gorgues (Madeleny, soeur du capitaine), Javier Rodriguez, Antonio Peña, Josep Costa, Antoni Padrós, Josep Mestre, et Victor Oller


Jacques Romero, 07/2011

Galerie d'images © Jesús Garay / Goldenferrisa Organización


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