pièce de théâtre

20000 lieues sous les mers (Yvan Blanloeil, 2005)


20000 lieues sous les mers (Yvan Blanloeil, 2005)
titre original :20000 lieues sous les mers
type :audiothéâtre, 65 min.
année :2005
pays :France
mise en scène :Yvan Blanloeil
auteur :Yvan Blanloeil
direction artistique :Karina Ketz
interprètes :Pierre-Alain Chapuis, Jean-Pierre Nercam, Alain Chaniot, Kangni Alem, Michel Théboeuf
producteur :Compagnie Intérieur Nuit (Carignan-de-Bordeaux), Théâtre National de Bordeaux Aquitaine
site web :http://www.interieurnuit.fr/#Accueil


A propos de cette œuvre

Une autre façon de voir...

La compagnie théâtrale Intérieur Nuit joue sur un aspect original du théâtre, celui de l’univers sonore lié, comme son nom le suggère, à l'obscurité qui accentue le relief de la sonorisation. De fait, le spectateur n’a pour scène à observer que la pénombre qui l’entoure. La vue est ainsi mise de coté pour un autre sens tout aussi doué d’imagination, si ce n’est plus : l'ouïe (bien évidemment les sens et la cognition qui y est liée, et de fait leur instrument, n'ont d'imagination que par la liaison qu'ils entretiennent avec l'esprit). C'est dans cette perspective que cette adaptation de 20000 lieues sous les mers est jouée par des comédiens dont on entend que les voix, celles-ci étant accompagnées de quelques sons formant une certaine géographie dans l’imaginaire du spectateur. Aussi, ce spectacle joue beaucoup sur la technique avec l’utilisation de casques audio et d’un grand nombre d’enceintes distribuant les répliques des personnages, ainsi que des effets sonores les accompagnant dans diverses directions au gré de l’aventure. La mise en scène auditive est également accompagnée de quelques effets de lumière pour souligner des détails du scénario, rappelant et appuyant encore un peu plus dans le même temps l’obscurité ambiante.

La nature de ce théâtre sonore s'accorde agréablement à ce monde du silence et la situation des hôtes du Nautilus, dans cet enfermement qui leur est imposé, se dessine dans l'obscurité du spectacle que l'on peut considérer comme une sorte de confinement du champ visuel transféré dans un champ aux multiples ondes s'y déployant. Le fait également que les représentations sont données généralement pour un public au nombre restreint (une cinquantaine de personne tout au plus), dans des lieux à l'espace peu étendu, et que les spectateurs prennent place sur des sièges allongés, permet une réceptivité plus performante de l'ouvrage dont l'absence physique des comédiens est comblée par l'agencement de cette omniprésence sonore.

Yvan Blanloeil s'exprime ainsi sur l’œuvre du romancier :
Vingt mille lieues sous les mers, plus encore que d'autres oeuvres de Jules Verne, est une oeuvre à plusieurs ressorts. Il y a d'abord cette sorte de science-fiction maritime à visée didactique, que l'auteur exploitait sous forme de feuilleton, et qui était le passeport pédagogique permettant à son imagination de s'exercer (presque) librement, dans un XIXe siècle encore très verrouillé par la morale et la religion.
Mais il y a surtout le ressort romanesque et dramatique, centré sur le mystère de Nemo, l'antihéros, à mi-chemin entre l'anarchiste criminel (on dirait aujourd'hui le « terroriste ») et l'écologiste utopique, indéfendable, incorrecte, et détenteur d'une arme de destruction sinon massive, du moins imparable. Et qui détient en otage le narrateur et ses amis, c'est à dire nous-mêmes.
Au delà des turbines de sous-marin, de la fée Electricité et des diverses classifications de poissons, c'est Nemo
- celui qui a tant souffert qu'il n'a plus même plus de nom... - qui nous captive. Avec son obsessionnel désir de vengeance, il n'est pas trop éloigné de cet autre capitaine, Achab, qui poursuivait Moby Dick sur les sept mers, et lançait au ciel ses imprécations. Bien sûr, à la fin de L'Ile mystérieuse, Verne nous donne la clé rationnelle du personnage, révélation un peu poussive délivrée avec parcimonie, comme arrachée pour combler l'appétit de lecteurs insatisfaits. Mais avait-on besoin d'une explication.

Cette pièce fut créée en l'année du centenaire de la mort de Jules Verne en coproduction avec le TnBA (Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine). Ce dernier présentait également cette année-là deux autres adaptations du romancier avec la prestigieuse compagnie de marionnettes Carlo Colla e figli, à savoir Michel Strogoff / Michele Strogoff et Le Tour du monde en 80 jours / Il giro del mondo in 80 giorni. On soulignera également à l'occasion de ce centenaire que d'autres oeuvres reposant essentiellement sur la recherche sonore et la composition furent conçues pour rendre hommage à Jules Verne au travers de l'odyssée sous-marine : Le Narval Electrique de Charles-Edouard Platel et 2, rue Charles Dubois d'Etienne Saur.

La compagnie Intérieur Nuit renoue ici avec la tradition du théâtre radiophonique en l’adaptant à la scène. Pour ces artistes, l’imagination n’est ainsi plus imposée par les images reproduites par la vue, que cela soit sur un écran ou une scène – vecteur devenu au fil du XXe siècle de plus en plus envahissant –, mais elle l'est tout simplement par les sons qui permettent à l’esprit de rester libre de ses propres visions. Même si ces dernières prennent substances dans une bibliothèque de notre mémoire passée plus ou moins déjà influencée par d’autres images, il est toutefois possible à un certain degré de choisir de par ses sentiments et sensations, les formes et les couleurs que prennent alors les idées et concepts énoncés.

Yvan Blanloeil, l’un des créateurs de l’audiothéâtre, écrit et met en scène de la sorte de nombreuses pièces dont les sujets sont des plus divers. Parmi ses adaptations, on peut citer les textes classiques La morte amoureuse de Théophile Gautier ou Cendres de Samuel Beckett. Il a écrit également de nombreuses œuvres originales, notamment dans l’univers musical, rendant ainsi hommage à quelques icônes du rock comme le groupe King Crimson avec Le roi pourpre ou Frank Zappa dans Call any vegetable. A l’égard de ce dernier, la compagnie Intérieur Nuit a donné le nom de cet architecte du son à la structure technique ambulante de ce théâtre : Auditorium Frank Zappa. Dans le même genre, il a mis en scène et en son Destination Kobaia contant la saga du mythique groupe Magma dont le titre du spectacle fait référence au premier album de cette formation en 1970 ; cela même en s’offrant la participation de Christian Vander, le batteur tout aussi mythique de ce groupe qui ici se faisait narrateur. Pour un public s’adressant à la fois aux enfants et aux adultes, comme pour 20000 lieues sous les mers, Yvan Blanloeil a aussi créé le spectacle Les anneaux magiques d’après les contes de C. S. Lewis, ainsi qu’une adaptation de la bande dessinée La marque jaune, l'une des plus célèbres aventures de Blake et Mortimer d’Edgar P. Jacobs. Dans un autre genre, et à l’occasion de la Coupe du Monde de Rugby en France, en 2007, il a de même conçu une pièce en hommage à ce sport, L’opéra ovale. Pour ajouter à nouveau à son abondante productivité, Yvan Blanloeil a également mis en scène des pièces pour le théâtre classique que produit également la compagnie Intérieur Nuit comme Les larmes amères de Petra Von Kant de Fassbinder, Andromaque de Racine, L’ignorant ou le fou de Thomas Bernhard, ou encore des textes de Beckett tels Berceuse, Compagnie, Fin de partie et Pas et Pas Moi.



Les artistes ayant donné forme à cette pièce

Adaptation et réalisation : Yvan Blanloeil
Assistants : Jean Rousseau, Vincent Delbalat
Direction artistique : Karina Ketz
Voix : Pierre-Alain Chapuis, Jean-Pierre Nercam, Alain Chaniot, Kangni Alem, Michel Theboeuf, Philippe Rouyer, Olivier Gerbeaud
Scénographie : Dominique Pichou, Dominique Dheur
Construction : Bruno Coucoureux, Odile Beranger


Quelques représentations

Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine
Avril 2005

Château de La Roche-Guyon
Samedi 12 août 2006, 15h00
Dimanche 13 août 2006, 15h00
Lundi 14 août 2006, 15h00
Mardi 15 août 2006, 15h00

Festival de théâtre de Blaye et de l'estuaire 2006
Samedi 19 août 2006, 17h00
Dimanche 20 août 2006, 17h00 et 19h30
Mardi 22 août 2006, 19h30
Mercredi 23 août 2006, 15h00
Samedi 26 août 2006, 17h00
Dimanche 27 août 2006, 17h00

Théâtre Le Carré des Jalles de Saint-Médard-en-Jalles
Mercredi 3 octobre 2007, 15h00 et 17h00

Eglise de Cayac à Gradignan
Vendredi 7 mai 2010, 22h30
Samedi 8 mai 2010, 18h30, 21h15 et 22h30


Jacques Romero, 10/2007


~ Interview ~

Entretien avec Yvan Blanloeil, le 28 février 2012

1 / Votre adaptation inclut-elle des éléments de L'île mystérieuse ?

Mon adaptation inclut en effet des éléments de L'île Mystérieuse, dans son introduction, ou du moins une extrapolation des informations données par Jules Verne. Il s'agit d'un dialogue entre le prince Dakkar et un dignitaire de l'armée britannique, manifestant la rupture de leurs relations et le début de la guerre des Cipayes.

2 / Qu'avez-vous voulu apporter de nouveau à cette histoire en adaptant ce célèbre roman ?

Le dispositif de l'audiothéâtre permet de matérialiser un enfermement grâce à l'obscurité et en même temps une perte de repères dans l'espace au moyen de la multi-diffusion sonore. L'auditeur est dans la situation des trois naufragés (" Nous étions seuls. Tout était noir... Mais d'un noir...) et en capacité d'imaginer complètement à sa mesure les évènements qui surviennent dans le Nautilus.

3 / Quelles sont les éventuelles libertés que vous avez prises pour adapter cette aventure ?

A part l'introduction citée en 1), je me suis attaché à garder intacte l'écriture de Jules Verne, la musique particulière de ses mots, en évitant surtout la dérision par rapport à un XIXe siècle considéré comme pittoresque ou ridicule, ce qui se pratique souvent et qui pour moi n'a aucun intérêt. Cela dit, l'audiospectacle est une forme relativement courte (on ne peut pas laisser les auditeurs dans l'obscurité au-delà de 70 minutes) et il a fallu choisir les chapitres traités et ceux laissés de côté. C'est d'ailleurs le cas dans toutes les adaptations de 20000 lieues sous les mers, y compris dans le magnifique film de Richard Fleischer. En revanche, j'ai voulu maintenir le passage de l'échouage sous les glaces du Pôle, qui m'a toujours fortement impressionné, et qui est rarement présent dans les adaptations.

4 / Quelles sont les particularités, les messages, les idées ou les émotions que vous avez voulu mettre plus en avant dans cette histoire ?

Je me suis essentiellement attaché au personnage "romantique" de Nemo, poursuivant avec acharnement une vengeance au nom des peuples opprimés par le colonialisme. Aujourd'hui on n'imagine pas un écrivain largement orienté vers la jeunesse créant ainsi un personnage positif de terroriste !

5 / Quel comédien donnait sa voix à celle du capitaine Nemo ? Quelles furent les raisons de ce choix d'acteur pour ce personnage ?

Nemo est joué par Jean-Pierre Nercam, comédien et metteur en scène bordelais ayant eu une expérience dans les dramatiques radiophoniques au temps où elles existaient encore. Le casting se fait essentiellement par les caractéristiques de la voix, qui doit représenter à elle seule le personnage. Arronax, en charge du récit, est Pierre-Alain Chapuis, que l'on a pu voir récemment avec Michel Bouquet dans Le Malade imaginaire. J'ai fait une petite entorse à la description de Ned Land en choisissant un comédien africain, Kangni Alem, pour la force de sa voix et sa truculence. Mais après tout, il y a aussi des Canadiens Afro-américains !

6 / Ce personnage de Jules Verne, sans doute le plus mythique qu'il ait créé de par sa nature (son odyssée est proche de celle d'Homère), on le retrouve un peu dans votre adaptation de Dracula personnifiant l'immortalité. Le personnage de Bram Stocker est censé être un protagoniste négatif tout comme Nemo, alors que finalement l'attractivité qu'ils exercent tous les deux est tout autre, Dracula représentant l'ultime facette de la vie, l'immortalité, et le capitaine du Nautilus représentant le summum de la révolte, tout comme le comte de Monté Cristo représente la figure ultime de la vengeance (chacun étant de fait exclu de la vie dite normale). Avez-vous donc appuyé la personnalité du capitaine vers une nature représentative d'une certaine immortalité, voire de l'imagerie du mythe qui navigue en lui ?

Nous sommes d'accord sur le personnage de Dracula, inventeur de l'immortalité et combattu en tant que tel par toutes les forces de l'obscurantisme. Il y a quelque chose comme ça chez Nemo ou Monte-Cristo, avec leur côté "seul contre tous". A ceux là on pourrait d'ailleurs ajouter le capitaine Achab, dont Nemo est le fils direct. On pourrait même dire que 20000 Lieues sous les Mers commence là où finit Moby Dick. Malgré cela, le positivisme scientifique de Jules Verne nous emmène sur des espaces beaucoup plus sympathiques que les trois précédents.

La relation avec Dracula est encore plus criante, bien sûr, dans Le Château des Carpathes, et je soupçonne Bram Stoker d'y avoir largement puisé son inspiration. Un autre Nemo, partagé en deux entre Orfanik (Orphée) et Rodolphe de Gortz, y est présent. Tout ça pour dire que Le Château des Carpathes est ma prochaine adaptation du père Verne ! (été 2013)

Mr Blanloeil, nous vous remercions de nous avoir accordé si aimablement ce petit entretien.

2012-03-01

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